Archives d’Auteur: Blogomil

Simone Weil : une Passion entre profane et sacré


saarihao PassionLa Passion de Simone est une collaboration heureuse entre Kaija Saariaho, Amin Maalouf, Peter Sellars et Esa-Pekka Salonen. Ce « chemin musical en quinze tableaux » est un poème élégiaque en souvenir de cette femme courageuse et passionnément humaniste que fut la philosophe Simone Weil.

« Une autre que toi / Se serait détournée du monde / Pour se soucier de sa propre souffrance. / Toi, tu t’es détournée de toi-même / Pour fixer ton regard sur le monde. »

C’est ainsi que la grande soprano Dawn Upshaw en chanteuse/narratrice nous présente cette militante engagée (auprès des ouvriers de chez Renault ou aux côtés des anarchistes pendant la Guerre d’Espagne) dans une parole qui tient du dialogue imaginaire et de l’oraison. Une parole pleine de compassion pour cette « soeur » à la fois grande et petite et qui ne peut lui répondre car :

« Un jour, tu as renoncé à la vie / Parce que le monde avait cessé de vivre / Dans la dignité. »

Ici, c’est le choeur qui fait écho. Et autre écho, la voix de Simone elle-même dont des fragments d’écrits sont dits par Dominique Blanc. Voulant dans la mort approcher la figure du Christ pour vaincre la « pesanteur du monde », elle nous livre ces quelques mots où pointe, sinon de la désillusion, une ardeur mystique :

« Rien de ce qui existe n’est absolument digne d’amour, il faut donc aimer ce qui n’existe pas. »

La musique de Kaija Saariaho, toujours éblouissante, ne s’emporte jamais. Elle sait traduire la tension qui naît des conflits intérieurs et des engagements politiques de Simone Weil. Si une grande douceur émane de l’oeuvre, elle n’est pas absente de crainte ni des signes de la souffrance que les fortissimos viennent suggérer. Mais c’est la sérénité d’une femme qui a choisi de porter sa croix qui domine.

Cette oeuvre est évidemment disponible à la médiathèque sur CD mais également en ligne sur le site Naxos avec le livret.

Blogomil

http://www.youtube.com/watch?v=_IdE6jOaM28

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This is PiL


C’était sans doute l’un des évènements de l’ année 2012. Le nouvel album de Public Image Ltd est formidable même si le groupe ne pourra plus surprendre ses fans. Néanmoins aucune place pour la routine : le disque étant entièrement autoproduit (et s’il faut faire de la promo pour du beurre pour cela, le roi du punk est prêt à s’y coller), John Lydon et ses compères ont pu se faire plaisir. Un disque sincère qui part dans tous les sens, du punk à l’électro, à quoi l’on ajoutera du dub, des influences folk (le guitariste Lu Edmonds n’hésite pas à s’emparer de ses saz et bandjo) et du ska bizarroïde…

Pas de place pour la nostalgie ici. Et si Lydon se remémore sa jeunesse de sous-prole dans l’East End londonien (« One drop »), c’est pour mieux proclamer « We’re are the ageless, we are teenagers ». Et de sa voix universellement reconnaissable, toujours empreinte de colère, d’ironie mais aussi d’un chaleureux humanisme, notre muezzin impie et hirsute s’insurge encore et encore contre une « Angleterre qui se meurt » étranglée par le système de classes et l’hypocrisie des élites politiques (« Human »).

Ce disque laisse aussi place à  des chansons qui sortent d’on ne sait où. Méditation introspective dans « The room I am in » ? Folie délirante et maniaque dans l’hallucinant « Lollipop Opera » ! Pour conclure sur le fantastique « Out of the Woods ». Alors que toute une génération de jeunes groupes « indie » s’ingénient à singer les classiques du post-punk, voilà une bonne leçon d’originalité et de fraîcheur donnée par les vétérans. Bien ouéj’ Johnny !

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Légendes bretonnes


Les Mass Murderers sont de retour ! Elevés depuis leur tendre enfance au cidre dès l’aube (Cider breakfast), ces Korrigans venus du Goueloù-Pentevr ont débarqué jeudi 7 juin au squat La Miroiterie à Ménilmuche pour nous abreuver de larsens et de riffs rageurs. Après avoir élu pour grotte le fameux squat du Wagon sur les bords du Gouët dans la seconde moitié des années 90, ils répandirent avec le label Mass Prod le chaos dans toute la Bretagne (15 ans de festivals et compilations Breizh Disorder) avant de s’attaquer à l’Europe. Préférant la compagnie des chiens à celle de flicaille et de la prêteraille (The finger of law in your assholes, D.R.I.P), le plus grand groupe punk hardcore breton n’eut de cesse d’éructer contre les injustices sociales (Haine système, ou l’hymnique fight) avant de se séparer en 2000 après quelque 300 concerts.

Jusqu’à cet automne 2011 où nos légendaires lutins eurent l’excellente idée de nous convier de nouveau à faire des ronds de sorcière à coups de pogos effrénés ! Et en attendant une probable nouvelle galette l’an prochain, si vous les croisez une de ces nuits et qu’ils vous invitent à les rejoindre dans leurs danses endiablées, n’hésitez pas à reprendre en choeur l’intégrale de leurs chants et airs!

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The best is noise


 Inoculate? de Kasper T. Toeplitz, c’est un peu comme si vous passiez au mixer Atmosphères de Ligeti et l’album Fertile de KK Null : se mêlent à une musique « statique » (aux variations à peine perceptibles mais continues) le noise japonais et l’électronique. C’est en allant voir son spectacle Bestioles à L’IRCAM que j’ai découvert ce compositeur. Sa démarche est proche de celle de Fausto Romitelli bien que leurs oeuvres soient très différentes : trouver une voie pour que la musique savante puisse communiquer avec un plus large public (sans pour autant s’abandonner à quelque courant « néo-je-ne-sais-quoi », mais en empruntant à certaines pratiques des musiques actuelles.)  En ce sens, Inoculate?, composée pour et avec le Trio Journal Intime, la chorégraphe Myriam Gourfink et la danseuse Déborah Lary (qui participe par ses gestes à l’élaboration de la musique grâce à la disposition de capteurs) est selon moi une réussite. Après, c’est à chacun de juger…

Un lien qui présente l’oeuvre avec des vidéos (ce qui manque, malheureusement, à cet enregistrement sur CD. Par contre le livret vous fournit la recette du bigos, une sorte de choucroute polonaise!) :  Inoculate

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Médecine douce pour psyché abîmée


Opéra méconnu de Tchaïkovski, « Iolanta » est un havre de bonheur retrouvé dans une vie où l’âme est déchirée. Au-delà du caractère psychanalytique qu’on lui attribue (un « opéra freudien »? C’est peut-être pousser le bouchon un peu loin…), c’est une ode à l’amour qui guérit les plaies d’un coeur tourmenté. La grâce du personnage de Yolande est incontestable. Mais le rôle-clé est, de toute évidence, dévolu au médecin maure Ibn-Hakia. C’est sa sagesse, sa compréhension des ressorts psychiques plus encore que sa connaissance des peines du corps, qui permettra la guérison de la fille du roi René. L’air d’Ibn-Hakia est l’un des plus beaux moments du dernier opéra du maître russe : une déclaration panthéiste et humaniste qui lève le voile sur l’aveuglement. Cette oeuvre est résolument tournée vers la lumière et l’apaisement.

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Tremble bourgeois !


Avec Trotski Nautique, ça ne plaisante pas ! C’est le geste d’Edouard Vaillant à l’Assemblée, le verbe du Père Peinard, l’hardeur du chef de l’Armée rouge devant Pétrograd assiégé en cet automne 1919… Des textes sans concessions comme le tonne l’hymne Terminator is baque. Extrait (achtung! Certaines paroles peuvent heurter la sensibilité du jeune public) :

 » – Où es-tu Terminator? – Je suis dans mon bain. – Que fais-tu Terminator? – Je fais mon shampoing. – Mais tu n’as pas de cheveux, Terminator. – Non mais j’ai du shampoing… »

Ces diatribes incendiaires sont disponibles gratos en téléchargement libre : cela peut-il se vendre?

http://davidsnug.bandcamp.com/

P.S. C’est parfait quand on se lasse de Didier Super.

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Et une petite vidéo en prime :

« L’un des groupes les plus influents de l’histoire du rock »


C’est par ces mots que le critique musical George Berger présentait le collectif Crass (dont il a déjà été question ici) dans un article paru dans le magazine Sounds. Bien que l’influence de ce groupe dépasse largement la sphère du rock, il a joué un  rôle important à la fois sur le plan esthétique et éthique du mouvement punk et au-delà. Leur maison de disques Crass Records a lancé toute une multitude de groupes allant du punk à l’expérimental : Conflict, Flux Of Pink Indians (dont le bassiste créera One Little Indian qui éditera les premiers albums de Bjork), Kukl (second groupe de Bjork), Zounds (le dernier album est disponible sur le médiabus) et même le tout premier enregistrement de Napalm Death (groupe fondateur du grindcore, dérivé du crust-punk.) Lire la suite

Fausto Romitelli : « le compositeur comme virus »


« L’homme du poing » (Frédérick Martin), Fausto Romitelli rejette le terme de « musique contemporaine », castrateur selon lui. Tout en s’appuyant, dans sa composition « savante et écrite », sur l’héritage de l’avant-garde post-1945,  il intègre le geste du rock : de Sonic Youth à Aphex Twin, en passant par Hendrix ou les premiers Pink Floyd.  » Moi, j’aime le son sale, distordu, visionnaire, que les musiques populaires ont parfois su exprimer et que je cherche à intégrer dans mon écriture. »  Mais il ne s’agit pas pour autant d’une musique « métissée » ou « post-moderne ». Par contre, dans une perspective pasolinienne, d’une musique en résistance  contre l’homogénéisation culturelle à l’heure du capitalisme planétaire. Je considère son ultime oeuvre An Index of Metals comme la plus puissante composée depuis Flowers of romance de Public Image Limited.

A lire : Le corps électrique : Voyage dans le son de Fausto Romitelli chez L’Harmattan. Textes réunis par Alessandro Arbo.

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L’intimité tout en intensité


Cela fait un moment que je ne trouve pas grand chose en chanson française qui me réjouisse. Les seuls artistes qui m’intéressent la plupart du temps sortent de l’univers du rock indé (Pigalle, Mano Solo parfois). Et c’est ce qui est arrivé avec ce disque de Michel Cloup, chanteur de Diabologum. C’est selon moi le meilleur disque du genre depuis le dernier Dominique A.

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Le punk était mort, ils l’ont ressuscité


  Collectif d’agit-prop anarchiste, féministe, pacifiste et écologiste, Crass sortait, il y a 30 ans, cet album en pleine « révolution conservatrice » et guerre des Malouines. Leurs cibles : Thatcher en première ligne et en général, tout pouvoir constitué, tout conformisme. C’est, pour ma pomme, un disque essentiel de Crass mais aussi de la musique populaire. Lire la suite

Mikalojus Konstantinas Ciurlionis (1875-1911)


 Peinture de Ciurlionis : Sonate des étoiles : allegro  (1908)

   Il y a un siècle disparaissait celui qui est considéré comme le premier grand compositeur (et peintre) lituanien du vingtième siècle. Si sa musique au départ romantique s’inspirait de la nature et des musiques paysannes (ce qui le situerait dans la continuité d’un Grieg), il développe ensuite un style tout à fait personnel.   Lire la suite